Selon la déclaration du Président américain Abraham Lincoln (1809 – 1865), faite à Gettynsburg pendant la guerre de Sécession, la démocratie est « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».
Il s’agit, de fait, du rappel de l’étymologie grecque du mot démocratie : dêmos « le peuple » et kratos « le pouvoir ».
La démocratie est un régime politique historiquement distinct de la monarchie et de l’aristocratie. La démocratie est à la fois un ensemble d’expériences et une promesse sans cesse renouvelée. En occident, elle a été fondée par Platon et Aristote au IVe siècle avant notre ère et tente d’identifier le meilleur régime politique pour gouverner la cité, la communauté des citoyens. La cité est ainsi gouvernée par ses citoyens ; l’ensemble du peuple (demos) – à l’exception, toutefois des femmes, des métèques et des esclaves – se gouverne lui-même et exerce le pouvoir (kratos), au sens où il est ainsi le souverain, juge des actions et des décisions politiques.
Elle ne recueille cependant pas l’assentiment général : elle serait ainsi, selon certains, une forme corrompue de la politéia, la république idéale. Les philosophes grecs voyaient dans le régime mixte, de tendance aristocratique, le mieux à même de combiner les aspirations des différentes strates de la cité.
Les deux grands exemples antiques, Athènes et Rome, feraient ainsi de la démocratie un régime parmi d’autres : l’expérience de la démocratie athénienne, qui dura deux siècles, constitue un phare pour ses adeptes.
À l’époque antique, la démocratie s’épanouit dans le cadre de la cité, une communauté de citoyens qui forme un tout indivisible. Le peuple se gouverne sans médiation. Certes, il existe dans l’Athènes classique des instances représentatives, à l’instar de la boulè, mais la part de représentation est limitée et elle est contrebalancée par la pratique du tirage au sort et de l’ostracisme, qui visent à éviter l’émergence de démagogues et de politiques « professionnels ».
Au sein des États-nations modernes, les citoyens confient ainsi à des représentants le soin d’exercer le pouvoir. Ce dispositif confère aux élus une dimension aristocratique, ceux-ci constituant le petit nombre des individus choisis par le grand nombre, le peuple, en vertu de compétences politiques .
Cette distinction moderne entre gouverné et gouvernant est problématique car elle implique une forme de dépossession fonctionnelle des premiers au profit des seconds. Le citoyen accepte que le pouvoir soit exercé par d’autres et sa participation s’en trouve réduite ; son intérêt pour la chose publique s’étiole : la liberté des anciens suppose la participation active et l’engagement civique de tous les citoyens, celle des modernes organise le partage des rôles entre gouvernants, qui mènent l’action politique, et gouvernés, qui y consentent – ou pas – par le biais de l’opinion. De même, la démocratie moderne distingue le citoyen de l’individu. Avant même qu’il soit question de démocratie participative ou délibérative, les penseurs libéraux du XIXe avaient bien perçu le problème qui guette les démocraties représentatives : l’individu prend le pas sur le citoyen, et les intérêts particuliers dévorent l’intérêt général. Le bien commun au sens antique tend à s’effacer mécaniquement.
Au sens moderne, la démocratie ne peut être réduite à un régime. Elle façonne les mœurs autant que les institutions et est aussi une forme de société reposant sur deux principes moraux et politiques, la liberté et l’égalité. Ces deux principes ne transforment pas seulement l’idée que l’on se fait du bon gouvernement, mais aussi la réalité des rapports sociaux ordinaires.
La liberté se joue à trois niveaux. Liberté du citoyen d’abord, de s’associer, de s’engager, de penser librement, de faire entendre sa voix dans l’espace public, ce qu’on appelle les libertés fondamentales ; liberté de l’individu ensuite, qui vise à se réaliser comme sujet de sa propre histoire familiale, économique et personnelle ; liberté collective enfin, les citoyens étant liés entre eux par une communauté de destin, qui est bien davantage qu’une somme d’individualités éparses. Comme l’a bien montré Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), toute société est un corps politique qui, « pris individuellement, peut être considéré comme un corps organisé, vivant, et semblable à celui de l’homme ». Mais pour lui, la démocratie était impossible à l’époque moderne, les nations disposant d’un corps trop imposant pour être manœuvré. La démocratie était appelée à demeurer un idéal, et la liberté une chimère.
Donc, si étymologiquement parlant, une démocratie suppose une participation populaire ; un État de droit basé sur la souveraineté populaire, il n’en est plus question depuis Emmanuel-Joseph Sieyès (1748 – 1736), souvent présenté comme l’instigateur de la Révolution française qui s’est opposé au principe de la démocratie directe défini par Rousseau, lui préférant le système représentatif britannique.
Les dites démocraties actuelles définissent ainsi, qu’un être politique issu d’une élection ou désigné par ses pairs, devient de ce fait, en termes de droit, une personne morale et est censé applique la volonté exprimée par l’ensemble des citoyens. Ce qui dans les faits, signifie que le peuple perd le droit de s’exprimer, dès lors qu’il a électoralement mandaté une entité politique pour le représenter : la représentation devient l’élément structurant d’un régime « démocratique » qui opère une séparation entre gouvernants et gouvernés. C’est l’élection, a fortiori au suffrage universel, qui confère au gouvernement sa légitimité politique.
Il s’agit donc clairement d’un renversement du concept démocratique initial.
Patrick Victor DOPPAGNE
